Quand on regarde un film des années 70 aujourd’hui, on remarque d’abord un truc : les personnages ne gagnent pas. Ils échouent, ils fuient, ils se font rattraper. Les années 70 au cinéma ont cassé la promesse du happy end et installé un malaise durable à l’écran, des deux côtés de l’Atlantique.
Anti-héros et fins sans consolation : le virage narratif des années 70
Avant de parler de films cultes, on peut poser le décor autrement. La décennie précédente avait déjà fissuré les codes avec la Nouvelle Vague en France et le cinéma indépendant américain. Les années 70 sont allées plus loin : les protagonistes sont devenus ambigus, faillibles, parfois détestables.
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Le héros classique, celui qui résout tout et embrasse la fille au générique, a pratiquement disparu des films les plus marquants de la période. On lui a substitué des personnages pris dans des engrenages qu’ils ne maîtrisent pas. Des flics corrompus, des vétérans paumés, des femmes enfermées dans des routines domestiques qui tiennent lieu de prison.
Cette bascule n’était pas un caprice de scénariste. Elle collait à un contexte de désillusion collective (guerre du Vietnam, scandales politiques, crise économique). Le cinéma a cessé de rassurer pour commencer à documenter le doute.
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Censure et batailles morales autour des films des années 70
On oublie souvent que plusieurs films emblématiques de la décennie ont été amputés, interdits ou contestés publiquement. La liberté formelle qu’on associe aux années 70 ne s’est pas imposée sans résistance.
L’horreur et l’érotisme ont été les premiers terrains de conflit. Des films aujourd’hui considérés comme des classiques du genre ont subi des coupes imposées par des commissions de censure ou des pressions de groupes moraux. Ce n’était pas limité à un pays : en France comme aux États-Unis, la question de ce qui pouvait être montré en salle a provoqué des débats publics virulents.
Ce bras de fer institutionnel a eu un effet concret sur la création. Certains cinéastes ont contourné les interdits en déplaçant la violence ou la sexualité hors champ, ce qui a paradoxalement produit des mises en scène plus inventives. D’autres ont choisi la confrontation frontale, quitte à voir leur film retiré de l’affiche.
- Des scènes coupées au montage sous pression des distributeurs, parfois restaurées des décennies plus tard
- Des interdictions locales qui transformaient certains films en objets de curiosité, boostant leur fréquentation dans les salles voisines
- Des réalisateurs contraints de tourner plusieurs versions d’une même scène selon les marchés de diffusion
Cinéma européen contre Hollywood : deux logiques parallèles
On met souvent dans le même panier le Nouvel Hollywood et le cinéma européen des années 70, comme si toute la décennie avait avancé dans la même direction. En pratique, l’Europe et les États-Unis ont suivi des trajectoires opposées.
Côté américain, la décennie a commencé par une liberté formelle inédite. Des réalisateurs comme ceux du Nouvel Hollywood ont pu tourner des films sombres, lents, portés par des acteurs au jeu naturaliste. Puis, vers la fin de la décennie, la logique du blockbuster a commencé à structurer la production. Le succès massif de certains films d’aventure et de science-fiction a ouvert la voie à un cinéma pensé pour le marché de masse.
En Europe, la trajectoire était différente. En France, la comédie populaire dominait le box-office (on pense aux succès de Louis de Funès ou aux films de Claude Zidi), mais le cinéma d’auteur gardait un espace de diffusion réel.
Chantal Akerman a tourné Jeanne Dielman en 1975 à Bruxelles, un film de plus de trois heures centré sur les gestes domestiques d’une femme, interprétée par Delphine Seyrig. Ce type de proposition radicale trouvait un public et une reconnaissance critique en Europe, alors qu’il n’aurait eu aucune place dans le système hollywoodien de l’époque.

Le cas Jeanne Dielman : féminisme et cinéma en France et en Belgique
Le film d’Akerman mérite qu’on s’y arrête parce qu’il incarne exactement ce que le cinéma des années 70 a rendu possible. Jeanne Dielman raconte l’oppression par l’accumulation du banal, pas par le drame spectaculaire. La cinéaste filme le quotidien d’une femme (cuisine, ménage, prostitution occasionnelle) avec une fixité qui oblige le spectateur à regarder ce que le cinéma ignorait jusque-là.
Delphine Seyrig, actrice déjà reconnue à Paris, a porté ce rôle avec une précision qui tient de la performance physique. Le film a circulé dans les réseaux féministes avant d’être reconnu par la critique institutionnelle. Il reste aujourd’hui l’un des films les plus cités dans les études sur le cinéma et les femmes.
Genres laboratoires : thriller urbain, horreur moderne et film catastrophe
Les années 70 ont aussi servi de terrain d’expérimentation pour des genres qui allaient dominer les décennies suivantes. Le thriller urbain, ancré dans des villes filmées comme des zones hostiles, a trouvé sa grammaire visuelle pendant cette période. L’horreur a quitté le registre gothique pour s’installer dans le quotidien, les pavillons de banlieue, les familles ordinaires.
Le film catastrophe a connu un pic de production, avec des scénarios mettant en scène des effondrements collectifs (immeubles, avions, navires). Ces films reflétaient une anxiété diffuse, mais ils ont aussi posé les bases d’un cinéma à grand spectacle qui allait exploser dans les années 80.
- Le thriller urbain a imposé des décors réalistes, tournés en extérieur dans des quartiers dégradés, loin des studios
- L’horreur moderne a déplacé la menace du château vers la maison familiale, rendant la peur plus intime
- Le film catastrophe a testé les limites des effets spéciaux pratiques, ouvrant la voie aux productions à gros budget
- Ces genres ont façonné le vocabulaire visuel que le cinéma utilise encore aujourd’hui
La décennie 70 n’a pas produit que des chefs-d’oeuvre. Elle a aussi engendré des films opportunistes, des suites alimentaires et des productions médiocres surfant sur les modes. Ce qui reste, en revanche, c’est une période où le cinéma a accepté de montrer le monde tel qu’il était perçu : instable, ambigu, sans garantie de rédemption. Les films qui ont survécu à cette époque sont ceux qui ont pris ce risque sans filet.

